Joseph Kabila voulait replacer sa voix au centre du débat national. Son allocution du 9 octobre y est parvenue pendant quelques heures, mais elle n'a pas produit la clarification politique attendue d'un ancien chef de l'État après dix-huit années au pouvoir. Le diagnostic était grave, la mise en scène solennelle et l'appel au dialogue audible. Pourtant, le discours a manqué sa cible parce qu'il a davantage désigné des fautes qu'il n'a assumé une part de responsabilité ou proposé un chemin concret.
L'ancien président a présenté la République démocratique du Congo comme un pays en péril. Il a accusé le pouvoir actuel d'avoir aggravé les crises politique, sécuritaire et économique. Il a aussi soutenu que le dialogue national n'était pas une option et regretté que son pacte citoyen en douze points, présenté en mai 2025, n'ait pas été pris en compte.
Cette insistance sur le dialogue rejoint une préoccupation présente chez plusieurs acteurs politiques, religieux et régionaux. Refuser d'entendre cette demande au seul motif qu'elle vient d'un adversaire serait une erreur. Mais pour convaincre au-delà de son propre camp, Joseph Kabila devait répondre à trois questions : que reconnaît-il de son propre bilan, que propose-t-il de nouveau et quel rôle entend-il jouer dans la sortie de crise ?
Le grand absent : l'autocritique
Le premier défaut du discours est l'absence d'un examen de ses dix-huit années au pouvoir. Joseph Kabila a quitté la présidence en janvier 2019. Une partie des faiblesses institutionnelles, sécuritaires et économiques qu'il dénonce aujourd'hui existait déjà durant ses mandats.
Un ancien président peut légitimement critiquer son successeur. Sa parole gagne cependant en crédibilité lorsqu'il reconnaît les erreurs de sa propre gestion. Sur ce point, l'allocution n'a offert ni bilan, ni regret, ni explication. Plusieurs critiques, dont Eugène Diomi Ndongala, ont précisément relevé cette absence d'autocritique. C'est une réaction politique engagée, pas une vérité judiciaire, mais elle exprime une difficulté réelle du message : demander une rupture sans expliquer ce qui serait rompu avec le passé.
Cette omission enferme l'ancien président dans un rôle de procureur. Elle l'empêche d'apparaître comme un arbitre capable de contribuer à une réconciliation. Un dialogue national ne peut pas être seulement une table où les autres répondent de leurs actes.
Peu de nouveautés opérationnelles
Le deuxième défaut tient au contenu pratique. L'allocution reprend l'idée d'un dialogue inclusif, critique la conduite de la guerre et annonce de nouvelles initiatives. Elle ne précise toutefois ni calendrier, ni méthode, ni garanties, ni composition d'un éventuel cadre de discussions.
Le pacte citoyen en douze points évoqué par Joseph Kabila contient des objectifs très larges : restaurer la démocratie, mettre fin à la guerre, rétablir l'autorité de l'État, neutraliser les groupes armés et relancer l'économie. Ces finalités sont difficiles à contester. Elles ne constituent pas encore une feuille de route.
Pour devenir une proposition politique, il aurait fallu préciser qui convoque le dialogue, quelles forces y participent, comment protéger le cadre constitutionnel, quelle place réserver aux victimes et comment articuler les initiatives congolaises avec les médiations africaines déjà engagées. Sans ces réponses, le mot dialogue reste un principe, pas un mécanisme.
Un silence lourd sur les acteurs de la guerre
Le troisième défaut concerne l'Est du pays. Joseph Kabila critique la stratégie militaire de Kinshasa et évoque plusieurs groupes armés. Des observateurs ont néanmoins relevé qu'il n'a pas nommé clairement l'AFC/M23 ni le Rwanda dans son réquisitoire, alors que ces acteurs occupent une place centrale dans le débat national et dans plusieurs rapports internationaux.
Ce silence affaiblit son appel à la souveraineté. Il nourrit les soupçons de ses adversaires et laisse ses partisans défendre à sa place une position qui aurait dû être formulée sans ambiguïté. Dans une crise où chaque mot est interprété, ne pas nommer un acteur peut devenir aussi politique que le nommer.
Il faut également distinguer les accusations portées contre Joseph Kabila des faits établis. L'analyse d'un discours ne doit pas transformer les soupçons politiques en verdict. Mais l'ancien président connaissait les interrogations qui entourent sa position. En choisissant de ne pas y répondre directement, il a laissé intact le principal obstacle à la réception de son message.
Un échec de persuasion, pas un discours sans effet
Dire que le discours a manqué sa cible ne signifie pas qu'il était sans effet. Il a obligé le pouvoir, les partis et les médias à réagir. Il a rappelé que la demande de dialogue reste présente et que la gestion de la guerre ne peut pas se résumer à des communiqués. Il a aussi montré que Joseph Kabila conserve une capacité à imposer un sujet dans l'espace public.
Son échec se situe ailleurs. Il n'a pas élargi sa base de confiance. Les convaincus y ont trouvé une confirmation. Les adversaires y ont vu un réquisitoire intéressé. Les citoyens qui attendaient des réponses nouvelles ont surtout entendu des constats déjà connus.
Pour réussir une prochaine prise de parole, Joseph Kabila devra faire ce qu'il n'a pas fait le 9 octobre : reconnaître une part de son héritage, lever les ambiguïtés sur les acteurs armés et proposer une architecture précise du dialogue. À défaut, la gravité du ton continuera de produire du bruit politique sans créer la confiance nécessaire à une sortie de crise.
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