La nouvelle doctrine de défense globale présentée par Félix Tshisekedi élargit la sécurité bien au-delà des seules opérations militaires. L’ambition est forte, mais elle ne pourra être jugée qu’à travers une feuille de route publique, des responsabilités identifiées et des résultats mesurables.
Une définition plus large de la menace
Le chef de l’État a fixé cinq priorités au Collège des hautes études de stratégie et de défense lors de la cérémonie du 20 août au Palais du Peuple. Il a demandé de renforcer une pensée stratégique souveraine, la veille et l’anticipation, la souveraineté numérique et informationnelle, la recherche de solutions africaines ainsi que l’éthique républicaine.
Ce choix part d’un constat difficile à contester. La sécurité d’un pays ne se joue plus uniquement sur une ligne de front. Elle dépend aussi de la capacité à protéger les données, les infrastructures, les recettes publiques, les chaînes d’approvisionnement, l’espace médiatique et la confiance entre les citoyens et les institutions. Une attaque informatique, une campagne de désinformation ou la paralysie d’un axe économique peuvent produire des dégâts durables sans prendre la forme d’un affrontement classique.
La doctrine annoncée veut donc faire travailler ensemble l’armée, la diplomatie, le renseignement, l’économie, la science, la justice, la communication stratégique et l’aménagement du territoire. Cette approche peut aider la RDC à sortir des réponses dispersées. Elle comporte cependant un risque évident : si tout devient une question de défense, personne ne sait plus qui décide, qui exécute ni qui rend compte.
Cinq priorités qui doivent devenir des décisions
La première étape consiste à traduire les cinq axes en tâches précises. La veille stratégique, par exemple, suppose de définir les informations à collecter, les services habilités à les traiter et la manière dont les alertes remontent jusqu’aux décideurs. La souveraineté numérique exige, elle, un inventaire des systèmes critiques, des normes de protection et un plan de formation. Une formule générale ne protège ni une base de données ni un réseau électrique.
La même exigence vaut pour la pensée stratégique souveraine. Produire des analyses congolaises est nécessaire, mais encore faut-il qu’elles éclairent réellement les arbitrages publics. Les administrations doivent pouvoir partager des données fiables, confronter leurs scénarios et documenter les choix retenus. Le Collège peut former et réunir des responsables, mais il ne peut pas se substituer aux ministères ni aux services opérationnels.
Depuis 2016, le CHESD et l’École supérieure d’administration militaire ont formé 1 692 diplômés selon le bilan présenté. Ce réseau constitue un capital humain important. Son utilité se mesurera à la place donnée à ces compétences dans les institutions, à la qualité des travaux produits et à leur influence sur les politiques concrètes.
Le budget et le contrôle ne peuvent pas rester flous
La Présidence a demandé une feuille de route pour la nouvelle décennie. Au moment de l’annonce, aucun budget détaillé, calendrier d’exécution ou tableau d’indicateurs n’avait toutefois été rendu public. Cette absence ne signifie pas que rien n’est préparé. Elle empêche simplement les citoyens, le Parlement et les chercheurs d’évaluer l’écart entre l’intention et la mise en œuvre.
Une feuille de route crédible devrait au minimum attribuer un responsable à chaque priorité, fixer des échéances et préciser les moyens disponibles. Elle devrait aussi distinguer les informations qui doivent rester protégées de celles qui peuvent être publiées. Le secret nécessaire aux opérations ne doit pas devenir un prétexte pour soustraire toute la politique de défense au contrôle budgétaire et institutionnel.
Le Parlement a ici un rôle central. Il peut suivre les crédits, questionner les résultats et vérifier que la coordination ne crée pas de structures coûteuses qui se chevauchent. La Cour des comptes et les organes de contrôle doivent également pouvoir examiner l’usage des ressources sans exposer les données sensibles.
Une doctrine jugée sur les crises évitées
La défense globale n’aura de sens que si elle améliore la capacité d’anticiper. Cela peut se voir dans le délai de réaction face à une alerte sanitaire, la sécurisation d’un corridor commercial, la résistance d’un service public à une panne numérique ou la cohérence du discours officiel durant une crise. Ces résultats sont moins spectaculaires qu’une parade, mais ils disent davantage sur la solidité de l’État.
Le deuxième test sera territorial. Une doctrine conçue à Kinshasa doit intégrer les réalités des provinces frontalières, des zones minières, des ports, des routes et des territoires affectés par les groupes armés. Les autorités locales ont besoin de protocoles simples pour transmettre une alerte et recevoir une réponse, pas seulement d’un document réservé aux spécialistes.
Le discours du 20 août ouvre ainsi un chantier sérieux. Il donne un vocabulaire et cinq directions. La prochaine étape doit apporter les instruments : une feuille de route, des moyens, des responsables et des rendez-vous d’évaluation. C’est à cette condition que la défense globale deviendra une politique d’État plutôt qu’une ambition de plus.

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