Chapô — La Libye traverse un nouvel épisode de tension économique majeure. En moins de vingt-quatre heures, le pays a vu s’accumuler deux signaux d’alerte : la démission annoncée de Naji Issa, gouverneur de la Banque centrale de Libye, et une attaque de drone contre un réservoir de carburant à la raffinerie de Zawiya, dans l’ouest du pays. Dans un État où les revenus pétroliers financent l’essentiel des dépenses publiques, ces deux dossiers distincts convergent vers une même question : la capacité des institutions libyennes à protéger la monnaie, les recettes publiques et les infrastructures énergétiques.
Une démission à haut risque institutionnel
Selon Reuters, repris par Africanews, Naji Issa a adressé des lettres de démission datées du 9 août 2026 aux deux principales institutions législatives rivales du pays : la Chambre des représentants, installée dans l’est, et le Haut Conseil d’État, basé à l’ouest. Le gouverneur aurait indiqué ne plus être en mesure de poursuivre sa mission, sans exposer publiquement ses raisons, qualifiées de sensibles.
À la date de consultation des sources, le site de la Banque centrale de Libye listait encore Naji Mohammed Issa Belgasem comme gouverneur et président du conseil d’administration. Cette précision est importante : aucune annonce officielle de succession n’était disponible sur le site de l’institution, ce qui invite à distinguer l’annonce de la démission, confirmée à Reuters par l’intéressé selon Africanews, de son éventuelle acceptation formelle par les autorités compétentes.
La situation est d’autant plus délicate que Naji Issa était issu du compromis institutionnel trouvé en 2024 pour sortir d’une crise ouverte autour de la Banque centrale. Cet accord, facilité par la Mission d’appui des Nations unies en Libye, visait à préserver l’indépendance, la neutralité et la gouvernance professionnelle de l’institution monétaire. Son départ, s’il est entériné, peut donc rouvrir une séquence de rivalités entre autorités de l’est et de l’ouest.
Zawiya, nœud énergétique de l’ouest libyen
Au même moment, l’Associated Press a rapporté qu’un drone avait frappé lundi un réservoir d’essence à la raffinerie de Zawiya, à environ 47 kilomètres à l’ouest de Tripoli. La National Oil Corporation, société publique libyenne du pétrole, a indiqué que le réservoir contenait 4,5 millions de litres de carburant au moment de l’impact et s’est effondré après l’incendie. Les autorités sanitaires n’ont pas signalé de victimes, selon la même source.
Zawiya n’est pas une installation secondaire. La ville abrite des infrastructures critiques : raffinerie, terminal d’exportation et centrale électrique. L’attaque s’inscrit aussi dans une série d’incidents signalés contre les installations pétrolières locales, alors que l’ouest libyen reste dominé par des milices et groupes armés aux loyautés mouvantes. Pour les ménages, le risque immédiat porte sur l’approvisionnement en carburant et l’électricité ; pour l’État, il touche la continuité d’un secteur qui demeure la principale source de devises.
Une économie très dépendante du pétrole
La vulnérabilité libyenne est structurelle. L’Agence américaine d’information sur l’énergie estime que les revenus tirés du pétrole brut et du gaz naturel représentaient environ 97 % des recettes publiques et 93 % de la valeur des exportations du pays en 2023. La même source rappelle que la Libye détenait, début 2024, les plus importantes réserves prouvées de pétrole d’Afrique, évaluées à 48 milliards de barils.
Cette richesse n’a pas empêché l’instabilité. En août et septembre 2024, une précédente crise autour de la direction de la Banque centrale avait contribué à des blocages pétroliers. L’EIA indique que la production de brut était alors tombée sous 600 000 barils par jour, avant de remonter après l’accord trouvé sur la gouvernance de la Banque centrale et la levée de mesures de force majeure par la NOC. Cette mémoire récente explique la nervosité actuelle : en Libye, les querelles institutionnelles peuvent rapidement devenir des chocs pétroliers et budgétaires.
Monnaie, budget et transparence au centre des inquiétudes
Depuis plusieurs mois, la Banque centrale tente d’apparaître comme l’un des derniers espaces de coordination financière entre administrations rivales. En juillet, l’institution affirmait, à l’issue d’une rencontre avec des représentants américains, son engagement en faveur de l’indépendance de la Banque centrale, de la stabilité financière, de la discipline budgétaire et du soutien à la National Oil Corporation. Le communiqué insistait aussi sur l’importance d’un accord budgétaire unifié.
Cette orientation reste fragile. La Libye compte deux pôles de pouvoir : le gouvernement d’Abdulhamid Dbeibah à Tripoli et une administration rivale dans l’est, adossée aux forces de Khalifa Haftar. Dans ce contexte, la Banque centrale ne gère pas seulement la politique monétaire ; elle est au cœur de la distribution des revenus pétroliers, du financement public et de la confiance dans le dinar. Tout vide à sa tête peut nourrir les soupçons de capture institutionnelle ou de financement parallèle.
Conclusion : un test pour la stabilité économique nord-africaine
La séquence ouverte les 10 et 11 août ne signifie pas automatiquement une rupture de production pétrolière à grande échelle ni une crise monétaire immédiate. Mais elle rappelle que la stabilité économique libyenne dépend de deux conditions qui restent précaires : une Banque centrale reconnue par les principaux acteurs et des infrastructures énergétiques protégées des luttes armées locales. Pour l’Afrique du Nord, pour les marchés méditerranéens de l’énergie et pour les partenaires de la Libye, l’urgence est désormais de vérifier si la démission annoncée sera encadrée par une procédure consensuelle et si Zawiya peut continuer à fonctionner sans nouvelle escalade.
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