À Mogadiscio comme à Addis-Abeba, l’avenir de la mission africaine en Somalie se joue désormais autant dans les salles de réunion que sur le terrain face aux combattants d’Al-Shabaab. Depuis début juillet, l’Union africaine cherche une réponse politique et financière à une alerte venue de Washington : les États-Unis ne veulent plus soutenir, au-delà de 2026, le dispositif logistique onusien qui permet à l’African Union Support and Stabilization Mission in Somalia, AUSSOM, de fonctionner. Pour la RDC, qui suit de près les débats africains sur le financement de la paix, ce dossier est un signal concret : sans argent prévisible, les ambitions continentales de sécurité restent fragiles.
Une mission clé arrivée à un moment délicat
AUSSOM a pris le relais des précédentes missions africaines engagées depuis des années aux côtés des autorités somaliennes. Son mandat actuel, renouvelé par le Conseil de sécurité des Nations unies en décembre 2025, court jusqu’au 31 décembre 2026. La mission accompagne les forces somaliennes dans la stabilisation du pays, la protection de sites stratégiques et la lutte contre Al-Shabaab, groupe affilié à Al-Qaïda qui conserve une capacité de nuisance importante dans le centre et le sud de la Somalie.
Le problème n’est pas seulement militaire. AUSSOM dépend fortement de l’appui du Bureau d’appui des Nations unies en Somalie, UNSOS, pour des fonctions vitales : transport, carburant, eau, nourriture, évacuations sanitaires, équipements et soutien opérationnel. Selon Reuters, une note diplomatique américaine datée du 1er juillet 2026 a informé l’Union africaine que Washington ne soutiendrait plus cet appui onusien après la fin de l’année. Les États-Unis ne s’opposeraient pas nécessairement au renouvellement politique de la mission, mais refuseraient une extension incluant le soutien logistique de l’ONU.
Washington met la pression sur Mogadiscio et l’UA
La décision américaine intervient sur fond de lassitude des bailleurs face au coût et à la durée de l’engagement en Somalie. Reuters évoque une mission d’environ 12 000 hommes, appuyée par un dispositif onusien dont le budget se chiffre en centaines de millions de dollars. L’article souligne aussi les critiques américaines visant les autorités somaliennes, accusées de ne pas avoir suffisamment avancé vers la prise en charge complète de leur sécurité malgré des années d’aide internationale.
À Mogadiscio, le discours officiel se veut plus nuancé. Lors d’une réunion ministérielle des pays contributeurs de troupes à Kampala, le ministre d’État somalien aux Affaires étrangères, Ali Mohamed Omar, a défendu l’idée que la Somalie dispose d’institutions fonctionnelles, mais que le principal défi reste sécuritaire. Il a reconnu que l’armée nationale progresse sans être encore en mesure de terminer seule la lutte contre Al-Shabaab. Cette position place les partenaires africains devant un dilemme : accélérer le transfert de responsabilités aux forces somaliennes ou éviter un retrait précipité qui créerait un vide sécuritaire.
L’Union africaine cherche une sortie collective
La réaction de l’UA a été rapide. Le 8 juillet, le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a participé à une consultation informelle du Conseil de paix et de sécurité sur l’avenir d’AUSSOM. Son message a porté sur trois axes : préserver les acquis obtenus en Somalie, rendre la mission plus durable et accélérer les mécanismes africains de financement, notamment le Fonds de paix de l’UA, la contribution de 0,2 pour cent et les apports directs des États membres.
La séquence s’est poursuivie à Kampala, où l’Ouganda a accueilli du 29 au 31 juillet un sommet extraordinaire des pays contributeurs à AUSSOM. Selon l’armée ougandaise, la rencontre devait réunir notamment des responsables du Burundi, de Djibouti, de l’Éthiopie, de l’Égypte, du Kenya, de l’Ouganda et de la Somalie, ainsi que des représentants de l’ONU, de l’UA et de l’IGAD. Le thème retenu, maintenir le processus de stabilisation en Somalie, résume l’enjeu : garder une présence crédible sur le terrain tout en trouvant une architecture financière moins dépendante d’un seul grand bailleur.
Un débat qui parle aussi à Kinshasa
Pour le lectorat congolais, la Somalie peut sembler lointaine. Elle ne l’est pas totalement. La RDC est directement concernée par les discussions africaines sur la sécurité collective, d’autant que les décisions de l’UA de février 2026 ont retenu la RDC parmi les membres du Conseil de paix et de sécurité pour l’Afrique centrale. Kinshasa est donc appelée à participer aux arbitrages sur les priorités de paix du continent, au moment où l’Est congolais reste lui-même au centre d’efforts diplomatiques régionaux et internationaux.
Le cas AUSSOM montre une difficulté que la RDC connaît bien sous d’autres formes : une opération de paix peut disposer d’un mandat politique solide tout en restant vulnérable si son financement, sa logistique et sa chaîne de commandement sont incertains. En Somalie, le risque immédiat serait de réduire la mobilité des troupes africaines, de retarder les évacuations médicales, d’affaiblir la protection de certains axes et de compliquer les opérations conjointes avec les forces somaliennes. Pour les civils, cela peut se traduire par une sécurité plus aléatoire dans les zones déjà disputées.
Le test de l’autonomie africaine
L’affaire intervient alors que l’Union africaine réclame depuis longtemps un financement plus prévisible des opérations africaines de paix, y compris à travers les mécanismes approuvés aux Nations unies. En février 2026, le Conseil exécutif de l’UA avait déjà reconnu le déficit de financement persistant d’AUSSOM et appelé les partenaires internationaux comme les États membres à contribuer davantage. La crise actuelle donne une portée plus urgente à cet appel.
Rien n’indique, à ce stade, qu’AUSSOM va disparaître brutalement. Mais l’horloge diplomatique tourne vite : son mandat expire le 31 décembre 2026, et toute nouvelle formule devra être négociée au Conseil de sécurité, avec l’UA, la Somalie, les pays contributeurs et les bailleurs. Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse Mogadiscio. Il s’agit de savoir si le continent peut maintenir des missions de stabilisation longues, coûteuses et politiquement sensibles sans dépendre entièrement des arbitrages budgétaires de ses partenaires extérieurs.
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